1. Extension du domaine de la lutte

    de Philippe Harrel (1999)

    C’était fin 1993, grâce au décodeur Canal +, tout devenait visible: des hits US, le cinéma de quartier de Dionnet, des séries B, des Tarkovsky, des courts et des trucs rares comme par exemple Un été sans histoires, le premier moyen métrage de  Philippe Harrel. Le personnage de cette curiosité était un anti héros, peu loquace, à qui il n’arrivait jamais rien. Toujours à  distance et spectateur de sa vie. Une vie faite de  non évènements, de vides. Harrel jouait lui-même ce rôle. Nonchalant, absent et drôle.

    C’était fin 1999, novembre précisément. Je découvrais Les particules élémentaires de Houellebecq. Lu en une journée. A la télé tout le monde employait le mot « millenium » ou « bug ». C’était l’avant-dernier mois de l’avant-dernière année du deuxième siècle capitaliste. Houellebecq proposait un état des lieux du déclin occidental et anticipait sur la fin programmée de l’être humain. Un choc. J’achetais peu après son premier roman « extension du domaine de la lutte » consacré à la misère sexuelle de deux informaticiens VRP. La violence des rapports sociaux décrite avec une précision scientifique.

    Cette même année 99, Philippe Harrel avait achevé sa mue en adaptant ce livre. Le type d’un été sans histoires était devenu bien plus qu’un héros de Houellebecq à l’écran : il était Houellebecq lui-même. Comme une évidence. Visage gris, clope greffée entre l’annulaire et le majeur, il était impressionnant de mimétisme et   réussissait l’exploit de rester fidèle à la thèse de l’auteur tout en proposant un vrai film de cinéma. Exploitant à fonds les différents espaces et décors (boîtes de nuit, bureau, appartement, plage, hôtels…) et expérimentant sur la narration via deux voix off entremêlées, voir sur le casting en osant casser la bouffonnerie de Garcia.

    Grâce à Houellerrel et Harrbecq, on mettait des mots et des images sur la grande déprime collective sur un fond de muzzac buddha bar.       

    C’était fin 1999, on pensait encore qu’un grand bug allait tout dérègler.          

     

  2. Buffet froid

    de Bertrand Blier (1979)

    Plutôt que de beugler « Envole moi » pour parler des banlieues glauques du début des années 80, le sociologue Jean-Jacques Goldman aurait mieux fait de :

    1/ s’acheter un Becherel 

    2/ regarder Buffet froid.

    Blier y reconstitue l’horreur des périphéries urbaines et l’aliénation psychique qui en découle. Sa thèse est simple : le béton dérègle tout. Les tueurs sont de braves types, les flics et les médecins des cailleras, la mort ne fait plus mal… Un biotope oppressant qui les rend tous dingues. Dans ces conditions, plus de tabous ou d’interdits. On voit ici des comportements animaux renforcés par des dialogues aussi drôles que désespérés. Dans cet environnement froid, le rire jaune et l’absurde triomphent comme une rose sur un tas de fumier. Aux dernières nouvelles, Goldman a arrêté la musique (et la sociologie). 

     

  3. Le code a changé

    de Danielle Thomson (2009)

    Vu un dimanche soir d’hiver sur tf1. L’histoire en gros : des quadras CSP + et névrosés (pléonasme) dînent chez Dany Boon et refont leur petit monde (sans alcool). A Paris bien sûr. Il y a Bruel, Chesnais, Karin Viard…Ils sont avocats, cancérologues, gynéco… Toute la bande est à baffer. Parangon de comédie française moisie, genre qui a proliféré dans les 00’s se croyant de bon goût mais oubliant toute fantaisie (La buche de la même Thomson, l’infâme Le prénom…). Du théâtre filmé snobinard toujours à côté de la plaque (personne ne parle comme ça dans la vraie vie). Et tout ça pourquoi ? Pour des situations de marigaux familiaux ou de coucheries jouées par des cabots. Qu’ils s’étouffent avant le dessert et qu’ils en crèvent !

     

  4. F comme Fairbanks

    de Maurice Dugowson (1976)

    RIP les  30 glorieuses. Post coïtum animal triste, on passe sans transition de l’insouciance baba  à l’ère cold wave. Déclaré en 1973 le cancer est là pour durer et tout le monde va en chier, les  cols blancs comme les autres. La ballade des baby boomards en tapis volant du générique final  finira bien  dans le mur. Dewaere joue la complainte du chômeur sans surprise : les nerfs sur un plateau et la tête contre les murs.

    La  première moitié du film est plus déroutante. Quasi jazzy, la mise en scène installe une légèreté et une douceur proches des premiers Truffaut.  La caméra se fait oublier et capte la complicité du vrai couple  Miou Miou/ Dewaere qui semble souvent improviser les dialogues. Ils jouent leur amour sans vraiment le jouer. C’est surtout par cette faculté à enregistrer l’indicible que ce film (qui a plutôt mal vieilli)  émeut. 

     

  5. Un mauvais fils

    de Claude Sautet (1980)

    Film du dimanche soir de l’ancien temps. Le Sautet early 80’s donne encore et  toujours dans le grisâtre même s’il laisse entrer un peu de bleu  dans les stations de métro du petit matin ou à l’occasion d’un bain de mer naturiste à Ouistreham. Assez insupportables, Dufilho en folle lettrée semble débarquer  d’ « au théâtre ce soir » et Yves Robert passe son temps à faire du café les sourcils froncés.  Et Dewaere ?  Un chat. A la fois joueur et inquiet. On s’identifie  sans peine à sa gueule d’ange larguée  dans un Paris qui sent la naphtaline et la gauloise  sans filtre. Quand même un cran en dessous de  Max et les ferrailleurs, chef d’œuvre de qualité  française 70’s tristoune. 

     

  6. Le Pornographe

     de Bertrand Bonello (2001)

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    Jean Pierre Leaud s’appelle Jacques et interdit qu’on l’appelle Jacquo. Après des années hors du circuit, il rempile dans le X. Il y a longtemps,  il avait su inventer des cadrages, imposer une vision, un style. Aujourd'hui, ses petits yeux noirs font penser à ceux d’un requin mais un requin qui aurait dérivé dans des eaux hostiles. Des mers froides où il convient désormais de filmer le sexe comme de la viande à l’étalage et de demander à la fille de sur jouir en éructant. Il semble sortir d’une capsule cryogénique et découvrir ce monde dénué de poésie et de sens.

    Bonello s’attarde sur les  arbres, les silences et les appartements sans TV. Son cinéma impressionniste est délesté des tics de jeu et des codes narratifs habituels. Les  personnages flottent dans le réel tout en étant déjà un peu ailleurs. Surtout, il  regarde Léaud  avec une fascination constante.  Sa veste trop grande, sa mèche de jais qui lui bouffe le visage, sa voix aigüe et voilée, Sa carcasse à la fois  légère et affaissée.  Un beau bizarre qu’on n’a effectivement pas envie d’appeler Jacquo.

     

  7. Journal de France

     de Raymond Depardon et Claudine Nougaret (2012)   

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    Depardon a des allures de vieux matou. L’œil bleu perçant, il parcourt la France profonde en solitaire comme il le faisait dans ses années globe trotteuses de photo journalisme. Jamais intrusif ou bavard, il profite des secondes qui s’écoulent et se tient toujours à distance de ses sujets. Il roule à faible allure, revient sur ses pas, installe sa chambre sur trépied et attend le bon moment pour cliquer. Quand il veut immortaliser un « coiffeur pour homme » d’un bled de la Creuse, il va d’abord se faire couper ce qui lui reste de cheveux chez lui. Ce genre de type…

     

  8. Désordre

     d’Olivier Assayas (1986)  

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    Le noir est partout ici. Intense. Il baigne la photo, brille sur les blousons de cuir ou dans les yeux fous de Wadeck Standzak, il imprègne la pénombre d’un studio d’enregistrement et s’incruste entre les stores des appartements de banlieue. Désordre c'est la fin de l’adolescence, de l’amitié et des rêves. Chronique sombre et romanesque qui témoigne d'une mélancolie propre à la génération sacrifiée, celle de Devaquet, Malik Oussekine et des Smiths. Seul îlot de légereté : le caméo d’Etienne Daho (en batteur cocu) qui réussit l’exploit de jouer encore plus faux que dans une sitcom AB.

     

  9. Annie Hall

    de Woody Allen (1977)

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    - Une étreinte dans le crépuscule new yorkais,

    - Des punchlines acides, drôles et maso,

    - Ferris Bueller et Jerry Seinfeld  dix ans avant Ferris Bueller et Jerry Seinfeld, 

    - Elle avec sa cravate, ses grosses lunettes fumées et son Leica,

    - Lui, avec une raquette en bois,

    - Christopher Walken, flippant, qui veut se foutre en l’air en voiture,

    - Jeff Godblum dans une apparition de cinq secondes,

    - Une maison construite sous un grand huit,

    - Paul Simon, chevelu, dans une fête à  L.A,

    -Des flash-back intimes qui  serrent la gorge…

    Il y a tout dans celui là. 

     

  10. The Grand Budapest Hotel

    de Wes Anderson (2014)

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    Les fringues que portent les réalisateurs en disent long sur leur cinéma.Dis-moi ce que tu portes je te dirai ce que  tu filmes… Il suffit d’observer James Cameron (chemise de bucheron pré hipster, casquette et Air Jordan…) pour comprendre qu’il va envoyer du lourd sur fond vert. Un no look raccord avec ses aliens gluants, ses cyborgs en moto ou ses gros bateaux. Rien à voir avec, au hasard, la panoplie d’un Jean Pierre Melville qui arborait fièrement Panama sur crâne d’œuf, Ray Ban aviateur, costard cravate…Strict comme un coup de trique ou comme la gueule de son Samouraï

    Notre homme Wes Anderson a  la même élégance désuète que Monsieur Gustave, concierge raffiné du Grand Budapest Hotel. On l’imagine très bien se vaporiser d’Air de Panache à la fin de sa journée de tournage. Adepte des complets de velours ocre finement côtelés, des écharpes et pulls en cachemire sur chemises pastelles et des petits foulards de soie façon Black et Mortimer, ses films lui ressemblent trait pour trait. Tout y est assemblé avec goût pour former un petit monde sophistiqué, poétique, ultra stylisé mais souvent clos. Un sentiment d’étouffement m’empêche d’ailleurs souvent d’adhérer complètement à son univers. Parfois même, ses personnages gentiment dépressifs suscitent chez moi un étrange ennui.Mais là non.

    Pourtant à première vue, rien ne change. Comme d’habitude, l’univers visuel est d’une beauté sidérante (uniformes violets des lobby boys sur peinture rouge vif de l’ascenseur, moquettes façon Overlook Hotel…). Les meilleurs acteurs du monde s’agitent dans un palace aux allures de bonbonnière ou dans des montagnes peintes à la gouache.

     La différence est que cette excellence plastique est cette fois le décorum d’un film d’aventures à la fois grave et loufoque. Anderson nous fait prendre l’air en Syldavie - pardon en République de Zubrowka - et trouve l’équilibre entre une maniaquerie formelle et un lâcher prise inédit. Jubilation intense que de voir ce gandin texan dessiner d’une main si légère le déclin de la vieille Europe avec les crayons de couleurs d’Hergé.